C'était la première fois que je faisais l'amour depuis un mois, la première fois depuis la catastrophe. Je me sentais seule, désespérément seule, affamée de tendresse, avide de câlins et de caresse, avec l'ardeur vorace et animal. Est-ce donc si étrange ? Nous avons tous besoin que quelqu'un nous prenne dans ses bras de temps en temps. Je n'attendais pas grand-chose, d'accord, mais je n'étais pas préparée à une telle déception. Le type n'en finissait pas. Je gémissais et feignais d'enthousiasme en espérant vainement qu'il allait jouir par empathie, que ma fausse excitation en déclencherait une véritable chez lui, mais tu parles. Il resta des heures, du moins c'est ce qu'il me sembla, à me malaxer et à me baver dessus, me recouvrant de plusieurs couches de baiser maladroits et de salive, me griffant le visage avec sa barbe de trois jours qui m'écorchait comme du papier de verre, et moi, pendant ce temps, je pensais qu'il fallait absolument que je dorme, six ou sept heures, ne serait-ce qu'une seule nuit, parce que cela faisait une semaine que je tenais un rythme de quatre heures de sommeil quotidiennes. Je n'eus pas d'autre solution que de lui demander s'il avait un problème. Il me répondit que non, qu'il préférait faire les choses plutôt que de jouir. Je ne sais pas si c'était vrai ou s'il y avait une explication plus réaliste que je ne lui plaisais pas assez, ou qu'il avait passé l'après-midi à s'astiquer dans les toilettes ; je ne sais pas. Et ne croyez pas que je sois une garce insensible, je fis de gros efforts pour me montrer adorable et ne pas lui laisser comprendre qu'il s'agissait d'un échec calamiteux, d'un cas flagrant d'incompatibilité d'humeur physique et chimique, une des pires expériences de l'année de mes vingt-quatre ans. Sans compter le remords et la peur qu'implique tout rencontre de hasard. A son départ, je devinais ses pensées. Il n'y aurait pas de prochaine fois. En ce qui me concerne, j'étais entièrement d'accord. Peut-être le reverrai-je un jour au comptoir. S'il n'arrive pas à m'éviter, s'il ne trouve pas d'autre barmaid libre pour lui servir un verre, il s'adressera à moi d'un ait distrait, feignant de ne pas se souvenir de ce qui est arrivé. Ça n'a pas d'importance. Ou peut-être que si. Tout au fond de chaque fille subsiste un certain orgueil qui veut que, qu'elle le reconnaisse ou non, ça lui fasse toujours un peu mal de savoir qu'elle n'a pas été à la hauteur, qu'elle n'a pas plus suffisamment, et ce matin-là, c'était peut-être cette certitude qui me faisait mal. Mais il m'a suffi ensuite de me rappeler certaines fois où c'était l'autre qui était accroché et pas moi, et comme je me sentais mal d'avoir à supporter ses assauts et la mauvaise humeur qui en résultait. Et il me sembla presque que c'était ce qu'il pouvait m'arriver de mieux, que lui non plus n'ait pas aimé le résultat de notre infructueuse bataille, bien que mon égo soit affamé au point d'exiger chaque fois la satisfaction de l'adversaire, même si la mienne est inexistante. Le claquement de la porte de mon appartement résonna en moi, amplifié par mille échos. Essayant d'étouffer ce fracas, j'enfouis ma tête sous l'oreiller et les sanglots montèrent de ma poitrine, irrépressibles et précipités. La taie fut trempée en quelques secondes, me brouilla la vue d'une immensité blanche ; je distinguais juste l'image figée de Julian, toujours Julian, restée imprimée en négatif sur ma rétine. L'image gravée au fer rouge que tout un mois d'ecstasy n'est pas parvenu à effacer.